Vous tombez dessus d’emblée, dès l’entrée de l’exposition. Vous hésitez et puis vous vous laissez tenter, séduit par l’interface un peu rétro du dispositif: la tête de Fred Forest, barbe et cheveux longs, qui vous appelle du regard ; l’image en fond d’écran, cette maison de campagne mystérieuse ; enfin cet icône d’un masque, type Commedia dell’arte, dans la barre d’octets. Suivant les instructions, vous glissez donc votre téléphone portable dans le casque conçu à cet effet et plongez dans la quatrième dimension.

L’installation interactive, multimédia et numérique conçue par l’artiste français Fred Forest en préambule de sa rétrospective, est une petite merveille. Elle permet d’explorer cette grande maison de campagne pleine de fatras, de salles cachées et de grimoires anciens.

Si vous réussissez à franchir les différentes étapes du cluedo numérique, vous repartez avec un joli diplôme nominatif, bien sûr téléchargeable sur votre i-phone: “Conformément au règlement – constitution du Territoire du mètre carré artistique établi en l’an de grâce mil neuf cent soixante-dix-huit, Fred FOREST, gérant-artiste, attribue en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés le titre de Citoyen du Territoire à…”

Tout le charme et la singularité de cet artiste méconnu est là : dans ce ton loufoque d’abord, parodie presque pataphysicienne des discours officiels ; dans cet objet absurde ensuite, présenté de façon très sérieuse, ce « titre de Citoyen du Territoire ».

L’exposition s’intitule donc Territoires. Une notion considérée de nos jours avant tout dans sa connotation politique (les « territoires occupés ») voire réactionnaire, qui évoque le pré-carré à défendre, les conflits potentiels et les soi-disant « identités en crise ». L’œuvre de Forest a le mérite de rappeler qu’un territoire peut tout aussi bien être synonyme d’utopie, d’aventure, d’ouverture au monde. Des territoires non pas à défendre mais à explorer, inventer, investir, partager. Initié en 1977, son “territoire du mètre carré” est autant un outil conceptuel qu’un lieu réel. Il délimite des sortes d’espaces réservés, investis par l’artiste ou attribués à d’autres. Des lieux qui ne sont pas forcément voués à l’expression artistique, ou alors dans sa forme la plus minimale, avec ces carrés blancs façon Malevitch, voire son anti-forme avec les « mètres carrés non artistiques ». Il y a aussi des mètres carré « invisibles », « virtuels » sur Second Life, numériques enfin avec l’installation précédemment citée.

Tous ces territoires du mètre carré s’incarnèrent d’abord par des performances, au cours desquelles l’artiste s’amusait à perturber ces grands raouts qui caractérisent de plus en plus l’art contemporain depuis les années soixante-dix, de la 8e Documenta de Kassel infiltrée clandestinement par ses boitiers sonores, à la 13e Biennale de São Paulo parasitée par une intervention.

Au Centre Pompidou enfin, ouvrit en 1982 sa formidable Bourse de l’imaginaire. Pendant cinq semaines, Forest invitait le public à concevoir des faits divers, envoyés par courrier puis classés et enfin présentés sur les murs, comme autant d’œuvres d’art. Des photos d’époque montrent un Beaubourg occupé comme une usine en temps de grève ou d’AG. Calembours et canulars conçus par des quidams pour l’occasion sont exposés en vitrine, d’un imaginaire Braquage dans les sous-sols de Beaubourg à cette fausse Une de journal : “La stérilité féminine guérie par une opération du cerveau”, photo à l’appui d’une femme à la tête couverte de tuyaux, comme une Gorgone Méduse futuriste.

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